Painting a Room

Katia Kapovich

For Irina Kendall

Here on a March day in ’89
I blanch the ceiling and walls with bluish lime.
Drop cloths and old newspapers hide
the hardwood floors. All my furniture has been sold,
or given away to bohemian friends.
There is nothing to eat but bread and wine.
An immigration visa in my pocket, I paint
the small apartment where I’ve lived for ten years.
Taking a break around 4 p.m.,
I sit on the last chair in the empty kitchen,
smoke a cigarette and wipe my tears
with the sleeve of my old pullover.
I am free from regrets but not from pain.
Ten years of fears, unrequited loves, odd jobs,
of night phone calls. Now they’ve disconnected the line.
I drop the ashes in the sink, pour turpentine
into a jar, stirring with a spatula. My heart throbs
in my right palm when I pick up the brush again.
For ten years the window’s turquoise square
has held my eyes in its simple frame.
Now, face to face with the darkening sky,
what more can I say to the glass but thanks
for being transparent, seamless, wide
and stretching perspective across the size
of the visible.
Then I wash the brushes and turn off the light.
This is my last night before moving abroad.
I lie down on the floor, a rolled-up coat
under my head. This is the last night.
Freedom smells of a freshly painted room,
of wooden floors swept with a willow broom.
and of stale raisin bread.
***
Peindre une pièce

Katia Kapovich

à Irina Kendall

Ici, un jour de mars 1989,
je blanchis le plafond et peins les murs un citron bleuté
Des bâches de protection et de vieux journaux cachent
les parquets en bois dur. Tous mes meubles ont été vendus
ou refilés à des amis de bohème.
À manger, il n’y a que du pain et du vin.
Un visa d’immigration dans ma poche, je peins
le petit appartement où j’ai vécu pendant dix ans.
À quatre heures, je fais un break.
Je m’assieds sur la dernière chaise de la cuisine vide,
fume une cigarette et essuie mes larmes
avec la manche de mon vieux pull-over.
Je suis sans regrets mais non sans douleur.
Dix ans de crainte, d’amours non réciproques, de boulots de fortune,
d’appels téléphoniques de nuit. Maintenant, ils ont coupé la ligne.
Je fais tomber les cendres dans l’évier, verse de la térébenthine
dans un pot, mélange avec une spatule. J’ai le cœur qui bat la chamade
dans ma paume droite quand je reprends la brosse.
Depuis dix ans, le carré turquoise de la fenêtre
a retenu mon regard avec son encadrement tout simple.
Maintenant, bien en face du ciel qui s’assombrit,
que puis-je dire de plus à la vitre que merci
d’être transparente, sans division, large
et allongeant la perspective à travers la dimension
du visible.
Puis je nettoie les brosses et éteins la lumière.
C’est ma dernière nuit avant de partir pour l’étranger.
Je suis couchée à même le sol, une veste roulée
sous ma tête. C’est la dernière nuit.
La liberté sent la pièce fraîchement peinte,
les parquets en bois balayés avec un balai de saule
et le pain rassis aux raisins.

Traduit de l’anglais en français par Jean-Marie Flémal
Avec l’aimable autorisation de l’auteur et du traducteur

La route menant à l’hôpital Cecilia Makiwane
est à certains égards subtile
Les morts y marchent sans faire de bruit
de crainte d’éveiller les ombres
vivant au confluent de l’épouvante
et de la disparité
À l’occasion le ciel descend
et c’est alors les arbres qui se penchent
pour chercher les oubliés
roulant dans la descente
vers l’hôpital Cecilia Makiwane
à Mdantsane
de jour
humant les poteaux électriques
qui diffusent encore leur lumière
Soulagement est peut-être
un mot
rare
Amitabh Mitra
traduit de l’anglais en français par Jean-Marie Flémal
Avec l’aimable autorisation de l’auteur et du traducteur


peinture par Amitabh Mitra

C’était un grand poète il a une effigie
De douze mètres dix tout en bronze et en fer
Que lui ont érigée ceux des chemins de fer
Ceux des mines et ceux de la sidérurgie

C’était un grand poète il chantait l’énergie
L’huile de bras de coude et celle dont se sert
Le plus humble graisseur de nos chemins de fer
Et il chantait aussi les p’tits gars d’Géorgie

La force productive n’avait aucun secret
Pour lui faut-il le dire et à tous les congrès
Son poème au travail mouillait maint mouchoir rouge

Ce chantre du labeur succomba au combat
Quoique d’aucun disent qu’il mourut dans un bouge
Des suites d’un chancre qu’il avait assez bas

©Jean Marie Flemal


Il écrivait
des poèmes d’homme primaire
ne faisait que fort peu de cas
de l’effort à fournir
et rechignait sans patience
à toute peine

Ses images
ne lui coûtaient que peu de voyages
ils les avait toutes
depuis longtemps à portée de main
il lui suffisait de se baisser pour les glaner
et les apprivoiser ensuite
dans sa grande cage à mots

“C’était un poète”
a-t-on dit après sa mort
et il en riait dans sa tombe
se tapant sur les cuisses bruyamment
en se cognant les coudes à la caisse
et en poussant d’abominables jurons
qui chassaient les esprits du cimetière
et gelait l’eau des goupillons
les matinées d’enterrement

Mort comme vivant
jamais il ne résistait au sommeil
et sa production ne l’inquiétait guère
pas plus que la postérité

Il était d’une race en voie de disparition
et n’avait pas gravé son œuvre
dans une matière imputrescible
ou non recyclable

©Jean Marie Flemal


Tous ces livres lus
l’un après l’autre dévorés
puis jetés pêle-mêle
au pied du lit

Tous ces livres
ces histoires ces contes ces poèmes
tous ces livres oubliés
et au bout du compte

la cécité

©Jean Marie Flemal