Poèmes français

Combien ai-je de fois, le front mélancolique,
Baisé pieusement ta touchante relique,
Ô Montcalm ! ce drapeau témoin de tant d’efforts,
Ce drapeau glorieux que chanta Crémazie !,
Drapeau qui n’a jamais connu d’apostasie,
Et que la France, un jour, oublia sur nos bords !

Devant ces plis sacrés troués par les tempêtes
Qui tant de fois jadis ont tonné sur nos têtes,
Combien de fois, Montcalm, en rêvant du passé,
N’ai-je pas évoqué ta sereine figure,
Grande et majestueuse ainsi que l’envergure
De l’aigle qu’un éclat de foudre a terrassé !

Je revoyais alors cette époque tragique,
Où, malgré ton courage et la force énergique
D’un peuple dont on sait l’héroïsme viril,
Se déroula la sombre et cruelle épopée
Qui devait d’un seul coup, en brisant ton épée,
Te donner le martyre et nous coûter l’exil.

Je sentais frissonner cette page émouvante
Où l’on vit, l’arme au bras, calme, sans épouvante,
Par de vils brocanteurs vendu comme un troupeau,
Raillé des courtisans, trahi par des infâmes,
Un peuple tout entier, vieillards, enfants et femmes,
Lutter à qui mourra pour l’honneur du drapeau !

Qu’ils furent longs, ces jours de deuil et de souffrance !…
Nous t’avons pardonné ton abandon, ô France !
Mais s’il nous vient encor parfois quelques rancoeurs.
C’est que, vois-tu, toujours, blessure héréditaire,
Tant que le sang gaulois battra dans notre artère,
Ces vieux souvenirs-là saigneront dans nos coeurs !

C’est que, toujours, vois-tu, quand on songe à ces choses,
A ces jours où, martyrs de tant de saintes causes,
Nos pères, secouant ce sublime haillon,
Si dénués de tout qu’on a peine à le croire,
Pour sauver leur patrie et défendre ta gloire,
Allaient, un contre cinq, illustrer Carillon ;

Quand on songe à ces temps de fièvres haletantes,
Où, toujours rebutés dans leurs vaines attentes,
Nos généraux, devant cet insolent dédain,
Etaient forcés, après vingt victoires stériles,
De marcher à l’assaut et de prendre des villes
Pour donner de la poudre à nos soldats sans pain ;

Oui, France, quand on rêve à tout ce sombre drame,
On ne peut s’empêcher d’en suivre un peu la trame,
Et de voir, à Versaille, un Bien-Aimé, dit-on,
Tandis que nos héros au loin criaient famine,
Sous les yeux d’une cour que le vice effémine,
Couvrir de diamants des Phrynés de haut ton !

Ô drapeau ! vieille épave échappée au naufrage !
Toi qui vis cette gloire et qui vis cet outrage,
Symbole d’héroïsme et témoin accablant,
Dans tes plis qui flottaient en ces grands jours d’alarmes,
Au sang de nos aïeux nous mêlerons nos larmes…
Mais reste pour jamais le dernier drapeau blanc !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908)

Aie une âme hautaine et sonore et subtile,
Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ;
Forge en sceptre l’or lourd et roux de tes entraves,
Ferme ton coeur à la rumeur soûle des villes ;

Entends parmi le son des flûtes puériles
Se rapprocher le pas profond des choses graves ;
Hors la cité des rois repus, tueurs d’esclaves,
Sache une île stérile où ton orgueil s’exile.

Songe que tout est triste et que les lèvres mentent.
Et si l’heure en froc noir érige du silence
Les lys où mainte femme encor boira ton sang,

Marche vers l’inconnu, peut-être vers le vide,
Dans l’ombre que la Mort effarante en fauchant
Du fond des horizons projette sur la Vie.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

livre poesie

Mystère étrange de l’amour !
J’aime deux belles en ce monde :
L’une est vive, rieuse et blonde
Comme le jour ;

L’autre est triste, rêveuse et brune
Comme le soir,
Et près d’elle, j’aime à m’asseoir
Au clair de lune.

Et s’il me fallait dire un jour
Laquelle des deux je préfère,
Mon coeur vous répondrait : Mystère…
Mystère étrange de l’amour !

D’un sourire joyeux la blonde
M’a cent et cent fois enchanté ;
D’une pétillante clarté
Son oeil m’inonde ;

La brune, d’un regard voilé,
Profond et tendre,
M’accueille, et mon coeur est troublé
De lui parler et de l’entendre.

L’une, la blonde est la Gaité;
Pas d’instant qu’elle ne sourie.
L’Autre plus classe en sa beauté
….La Rêverie!

Et s’il me fallait dire un jour
Laquelle des deux je préfère,
Mon coeur vous répondrait : Mystère…
Mystère étrange de l’amour !

 

Philippe Ernest Godet 1850-1922– poète, auteur dramatique et critique littéraire suisse (1850 – 1922)

Le Coeur et les Yeux,  Poésies. (Troisième Édition)
Neuchâtel, Librairie A.G. Berthoud

poeme sur maison

Audacieusement sise à cette hauteur,
Cette maison proprette et d’une vigne ornée
Est au milieu d’un tel déploiement de splendeur
Que l’on devrait, il semble, y trouver le bonheur.
Pourtant elle est abandonnée.

Abandonnée, avec ces champs verts alentour !
Vide, quand on peut voir de toutes ses fenêtres
Des coteaux, des vallons et des coteaux toujours !
Déserte, quand un lac au gracieux contour
Se montre là-bas dans les hêtres !

J’ai vu dans des pays ennuyeux, gris et plats,
Des maisons sans aucun relief ni caractère,
Près desquelles paissaient des troupeaux de boeufs gras,
Pleines de mouvement, de filles et de gars,
Où l’on trouvait bonne la terre.

Aux unes la ricbesse, à l’autre un pur tableau.
Ô Nature, en frappant de gel cette colline.
Voulais-tu dire au bâtisseur qui vint si haut,
Que l’homme éperdument attiré par le beau
À la misère se destine ?

Défricheur, qui rasas les bois pour t’établir
Et préparas l’émotion qui me transporte,
Je dois à ton travail de goûter ce plaisir ;
Pour te remercier permets-moi de t’offrir
Ces vers écrits devant ta porte.

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

J’ai dit à mon désir : pense à te bien guider,
Rien trop bas, ou trop haut, ne te fasse distraire.
Il ne m’écouta point, mais jeune et volontaire,
Par un nouveau sentier se voulut hasarder.

Je vis le ciel sur lui mille orages darder,
Je le vis traversé de flamme ardente et claire,
Se plaindre en trébuchant de son vol téméraire,
Que mon sage conseil n’avait su retarder.

Après ton précipice, ô désir misérable !
Je t’ai fait dedans l’onde une tombe honorable
De ces pleurs que mes yeux font couler jour et nuit,

Et l’espérance aussi ta soeur faible et dolente,
Après maints longs détours, se voit changée en plante,
Qui reverdit assez, mais n’a jamais de fruit.

Philippe DESPORTES (1546-1606)

foret canadien

C’est l’automne. Le vent balance
Les ramilles, et par moments
Interrompt le profond silence
Qui plane sur les bois dormants.

Des flaques de lumière douce,
Tombant des feuillages touffus,
Dorent les lichens et la mousse
Qui croissent au pied des grands fûts.

De temps en temps, sur le rivage,
Dans l’anse où va boire le daim,
Un écho s’éveille soudain
Au cri de quelque oiseau sauvage.

La mare sombre aux reflets clairs,
Dont on redoute les approches,
Caresse vaguement les roches
De ses métalliques éclairs,

Et sur le sol, la fleur et l’herbe,
Sur les arbres, sur les roseaux,
Sur la croupe du mont superbe,
Comme sur l’aile des oiseaux.

Sur les ondes, sur la feuillée,
Brille d’un éclat qui s’éteint
Une atmosphère ensoleillée :
C’est l’Eté de la Saint-Martin ;

L’époque ou les feuilles jaunies
Qui se parent d’un reflet d’or,
Emaillent la forêt qui dort
De leurs nuances infinies.

O fauves parfums des forêts !
O mystère des solitudes !
Qu’il fait bon, loin des multitudes,
Rechercher vos calmes attraits !

Ouvrez-moi vos retraites fraîches !
A moi votre dôme vermeil,
Que transpercent comme des flèches
Les tièdes rayons du soleil !

Je veux, dans vos sombres allées,
Sous vos grands arbres chevelus,
Songer aux choses envolées
Sur l’aile des temps révolus.

Rêveur ému, sous votre ombrage,
Oui, je veux souvent revenir,
Pour évoquer le souvenir
Et le fantôme d’un autre âge.

J’irai de mes yeux éblouis,
Relire votre fier poème,
O mes belles forêts que j’aime !
Vastes forêts de mon pays !

Oui, j’irai voir si les vieux hêtres
Savent ce que sont devenus
Leurs rois d’alors, vos anciens maîtres,
Les guerriers rouges aux flancs nus.

Vos troncs secs, vos buissons sans nombre
Me diront s’ils n’ont pas jadis
Souvent vu ramper dans leur ombre
L’ombre de farouches bandits,

J’interrogerai la ravine,
Où semble se dresser encor
Le tragique et sombre décor
Des sombres drames qu’on devine.

La grotte aux humides parois
Me dira les sanglants mystères
De ces peuplades solitaires
Qui s’y blottirent autrefois.

Je saurai des pins centenaires,
Que la tempête a fait ployer,
Le nom des tribus sanguinaires
Dont ils abritaient le foyer.

J’irai, sur le bord des cascades,
Demander aux rochers ombreux
A quelles noires embuscades
Servirent leurs flancs ténébreux.

Je chercherai, dans les savanes,
La piste des grands élans roux
Que l’Iroquois, rival des loups,
Chassait jadis en caravanes.

Enfin, quelque biche aux abois,
Dans mon rêve où le tableau change,
Fera surgir le type étrange
De nos hardis coureurs des bois.

Et brise, écho, feuilles légères,
Souples rameaux, fourrés secrets,
Oiseaux chanteurs, molles fougères
Qui bordez les sentiers discrets.

Bouleaux, sapins, chênes énormes,
Débris caducs d’arbres géants,
Rocs moussus aux masses difformes,
Profondeurs des antres béants.

Sommets que le vent décapite,
Gorge aux imposantes rumeurs,
Cataracte aux sourdes clameurs :
Tout ce qui dort, chante ou palpite …

Dans ses souvenirs glorieux
La forêt entière drapée,
Me dira l’immense épopée
De son passé mystérieux.

Mais, quand mon oreille attentive
De tous ces bruits s’enivrera,
Tout près de moi retentira …
Un sifflet de locomotive !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908)

Puisque le cors blessé, mollement estendu
Sur un lit qui se courbe aux malheurs qu’il suporte
Me faict venir au ronge et gouster mes douleurs,
Mes membres, jouissez du repos pretendu,
Tandis l’esprit lassé d’une douleur plus forte
Esgalle au corps bruslant ses ardentes chaleurs.

Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir
Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine,
Estallant sur un lit ses misérables os,
Et l’esprit, qui ne peut pour endurer mourir,
Dont le feu violent jamais ne se termine,
N’a moyen de trouver un lit pour son repos.

Les medecins fascheux jugent diversement
De la fin de ma vie et de l’ardente flamme
Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir,
Mais qui pourroit juger de l’eternel torment
Qui me presse d’ailleurs ? Je sçay bien que mon ame
N’a point de medecins qui la peussent guerir.

Mes yeux enflez de pleurs regardent mes rideaux
Cramoisis, esclatans du jour d’une fenestre
Qui m’offusque la veuë, et faict cliner les yeux,
Et je me resouviens des celestes flambeaux,
Comme le lis vermeil de ma dame faict naistre
Un vermeillon pareil à l’aurore des Cieux.

Je voy mon lict qui tremble ainsi comme je fais,
Je voy trembler mon ciel, le chaslit et la frange
Et les soupirs des vents passer en tremblottant;
Mon esprit temble ainsi et gemist soubs le fais
D’un amour plein de vent qui, muable, se change
Aux vouloirs d’un cerveau plus que l’air inconstant.

Puis quant je ne voy’ rien que mes yeux peussent voir,
Sans bastir là dessus les loix de mon martyre,
Je coulle dans le lict ma pensée et mes yeux ;
Ainsi puisque mon ame essaie à concevoir
Ma fin par tous moyens, j’attens et je desire
Mon corps en un tombeau, et mon esprit es Cieux.

Théodore Agrippa d’ AUBIGNÉ (1552-1630)

Toi qui m’as tout repris jusqu’au bonheur d’attendre,
Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un coeur tendre,
L’amour ! Et ma mémoire où se nourrit l’amour.
Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour !
C’est là que tu m’entends, c’est là que je t’adore,
C’est là que sans fierté je me révèle encore.
Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ;
Il a ta voix, ta voix ! Tu sais si je l’aimais !
C’est là que je te plains ; car plus d’une blessure,
Plus d’une gloire éteinte a troublé, j’en suis sûre,
Ton coeur si généreux pour d’autres que pour moi :
Je t’ai senti gémir ; je pleurais avec toi !

Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite,
Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ?
Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite,
Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim ;
Tu n’y sentiras plus une âme palpitante
Au bruit de tes malheurs, de tes moindres revers.
Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante ;
Une part de toi-même aura fui l’univers.
Il est doux d’être aimé ! Cette croyance intime
Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement ;
L’infidèle est content des pleurs de sa victime ;
Et, fier, aux pieds d’une autre il en est plus charmant.

Mais je n’étouffe plus dans mon incertitude :
Nous mourrons désunis, n’est-ce pas ? Tu le veux !
Pour t’oublier, viens voir ! … qu’ai-je dit ? Vaine étude,
Où la nature apprend à surmonter ses cris,
Pour déguiser mon coeur, que m’avez-vous appris ?
La vérité s’élance à mes lèvres sincères ;
Sincère, elle t’appelle, et tu ne l’entends pas !
Ah ! Sans t’avoir troublé qu’elle meure tout bas !
Je ne sais point m’armer de froideurs mensongères :
Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur,
Et la fatigue endort jusqu’au malheur.

Oui, plus que toi l’absence est douce aux cœurs fidèles :
Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ;
Son voile a protégé l’ingrat qu’on veut chérir :
On ose aimer encore, on ne veut plus mourir.

Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)

J’ai croisé sur la route où je vais dans la vie
La Mort qui cheminait avec la Volupté,
L’une pour arme ayant sa faux inassouvie,
L’autre, sa nudité.

Voyageur qui se traîne, ivre de lassitude,
Cherchant en vain des yeux une borne où s’asseoir,
Je me trouvais alors dans une solitude
Aux approches du soir.

Tout à coup, comme à l’heure où le vent y circule,
L’herbe haute a frémi sur le bord du fossé,
Et, près de moi, sortant soudain du crépuscule,
Les deux soeurs ont passé.

Poursuivant sans répit leur marche vagabonde,
Des régions de l’ombre aux rives du matin
Elles portaient ainsi leurs oeuvres par le monde,
Servantes du Destin.

D’un sourire cruel m’ayant cloué sur place,
Je les voyais déjà décroître à l’horizon
Que j’éprouvais encor, plein de flamme et de glace,
Un horrible frisson.

La dernière alouette a crié dans les chaumes ;
Et j’ai repris, d’un oeil craintif tâtant la nuit,
Le chemin où, parmi les pas des deux fantômes,
L’Inconnu me conduit.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Vieux Piano

By PDM

L’âme ne frémit plus chez ce vieil instrument ;
Son couvercle baissé lui donne un aspect sombre ;
Relégué du salon, il sommeille dans l’ombre
Ce misanthrope aigri de son isolement.

Je me souviens encor des nocturnes sans nombre
Que me jouait ma mère, et je songe, en pleurant,
À ces soirs d’autrefois – passés dans la pénombre,
Quand Liszt se disait triste et Beethoven mourant.

Ô vieux piano d’ébène, image de ma vie,
Comme toi du bonheur ma pauvre âme est ravie,
Il te manque une artiste, il me faut L’Idéal ;

Et pourtant là tu dors, ma seule joie au monde,
Qui donc fera renaître, ô détresse profonde,
De ton clavier funèbre un concert triomphal ?

Emile NELLIGAN (1879-1941)

English translation here.

Elin_Danielson-Gambogi_-_The_Piano_Player_(1907)
Elin Danielson-Gambogi [Public domain], via Wikimedia Commons

(Elin Danielson-Gambogi est une peintre finlandaise – 3 septembre 1861 –  31 décembre 1919)

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger.

Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux.

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus.

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps.

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie.

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux.

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées.

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Louis Aragon (1897-1982)
Recueil : La Diane française (1944)

Le bassin est uni : sur son onde limpide
Pas un souffle de vent ne soulève une ride ;
Au lever du soleil, chaque flot argenté
Court, par un autre flot sans cesse reflété ;
Il répète ses fleurs, comme un miroir fidèle ;
Mais la pointe des joncs sur la rive a tremblé…
Près du bord, qu’elle rase, a crié l’hirondelle…
Et l’azur du lac s’est troublé !

Au sein du bois humide, où chaque feuille est verte,
Où le gazon touffu boit la rosée en pleurs,
Où l’espoir des beaux jours rit dans toutes les fleurs,
Aux baisers du printemps, la rose s’est ouverte ;
Mais au fond du calice un insecte caché
Vit, déchirant la fleur de sa dent acérée…
Et la rose languit, pâle et décolorée
Sur son calice desséché !

Un passé tout rempli de chastes jouissances,
Des baisers maternels, du calme dans le port ;
Un présent embelli de vagues espérances
Et de frais souvenirs… amis, voilà mon sort !
L’avenir n’a pour moi qu’un gracieux sourire ;
J’ai dix-huit ans ! mon âge est presque le bonheur…
Je devrais être heureux… non ! mon âme désire…
Et j’ai du chagrin dans le coeur !…

Charles DOVALLE (1807-1829)

Himmel

Mon seul amour ! embrasse-moi.
Si la mort me veut avant toi,
Je bénis Dieu ; tu m’as aimée !
Ce doux hymen eut peu d’instants :
Tu vois ; les fleurs n’ont qu’un printemps,
Et la rose meurt embaumée.
Mais quand, sous tes pieds renfermée,
Tu viendras me parler tout bas,
Crains-tu que je n’entende pas ?

Je t’entendrai, mon seul amour !
Triste dans mon dernier séjour,
Si le courage t’abandonne ;
Et la nuit, sans te commander,
J’irai doucement te gronder,
Puis te dire : “Dieu nous pardonne !”
Et, d’une voix que le ciel donne,
Je te peindrai les cieux tout bas :
Crains-tu de ne m’entendre pas ?

J’irai seule, en quittant tes yeux,
T’attendre à la porte des Cieux,
Et prier pour ta délivrance.
Oh ! dussé-je y rester longtemps,
Je veux y couler mes instants
A t’adoucir quelque souffrance ;
Puis un jour, avec l’Espérance,
Je viendrai délier tes pas ;
Crains-tu que je ne vienne pas ?

Je viendrai, car tu dois mourir,
Sans être las de me chérir ;
Et comme deux ramiers fidèles,
Séparés par de sombres jours,
Pour monter où l’on vit toujours,
Nous entrelacerons nos ailes !
Là, nos heures sont éternelles :
Quand Dieu nous l’a promis tout bas,
Crois-tu que je n’écoutais pas ?

Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)

Les Morts

By PDM

O morts ! dans vos tombeaux vous dormez solitaires,
Et vous ne portez plus le fardeau des misères
Du monde où nous vivons.
Pour vous le ciel n’a plus d’étoiles ni d’orages,
Le printemps, de parfums, l’horizon, de nuages,
Le soleil, de rayons.

Immobiles et froids dans la fosse profonde,
Vous ne demandez pas si les échos du monde
Sont tristes ou joyeux ;
Car vous n’entendez plus les vains discours des hommes,
Qui flétrissent le coeur et qui font que nous sommes
Méchants et malheureux.

Le vent de la douleur, le souffle de l’envie,
Ne vient plus dessécher, comme au jour de la vie,
La moelle de vos os ;
Et vous trouvez ce bien au fond du cimetière,
Que cherche vainement notre existence entière,
Vous trouvez le repos.

Tandis que nous allons, pleins de tristes pensées,
Qui tiennent tout le jour nos âmes oppressées,
Seuls et silencieux,
Vous écoutez chanter les voix du sanctuaire
Qui vous viennent d’en haut et passent sur la terre
Pour remonter aux cieux.

Vous ne demandez rien à la foule qui passe,
Sans donner seulement aux tombeaux qu’elle efface
Une larme, un soupir;
Vous ne demandez rien à la brise qui jette
Son haleine embaumée à la tombe muette,
Rien, rien qu’un souvenir.

Toutes les voluptés où notre âme se mêle,
Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle,
Cette aumône du coeur,
Qui s’en vient réchauffer votre froide poussière,
Et porte votre nom, gardé par la prière,
Au trône du Seigneur.

Hélas ! en souvenir que l’amitié vous donne,
Dans le coeur, meurt avant que le corps n’abandonne
Ses vêtements de deuil,
Et l’oubli des vivants, pesant sur votre tombe,
Sur vos os décharnés plus lourdement retombe
Que le plomb du cercueil !

Notre coeur égoïste au présent seul se livre,
Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre
Que l’on a déjà lus ;
Car il ne sait aimer dans sa joie ou sa peine
Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haine:
Les morts ne servent plus.

A nos ambitions, à nos plaisirs futiles,
O cadavres poudreux vous êtes inutiles !
Nous vous donnons l’oubli.
Que nous importe à nous ce monde de souffrance
Qui gémit au-delà du mur lugubre, immense
Par la mort établi ?

On dit que souffrant trop de notre ingratitude,
Vous quittez quelquefois la froide solitude,
Où nous vous délaissons ;
Et que vous paraissez au milieu des ténèbres
En laissant échapper de vos bouches funèbres
De lamentables sons.

Tristes, pleurantes ombres,
Qui dans les forêts sombres,
Montrez vos blancs manteaux,
Et jetez cette plainte
Qu’on écoute avec crainte
Gémir dans les roseaux ;

O lumières errantes !
Flammes étincelantes,
Qu’on aperçoit la nuit
Dans la vallée humide,
Où la brise rapide
Vous promène sans bruit ;

Voix lentes et plaintives,
Qu’on entend sur les rives
Quand les ombres du soir
Epaississant leur voile
Font briller chaque étoile
Comme un riche ostensoir ;

Clameur mystérieuse,
Que la mer furieuse
Nous jette avec le vent,
Et dont l’écho sonore
Va retentir encore
Dans le sable mouvant :

Clameur, ombres et flammes,
Etes-vous donc les âmes
De ceux que le tombeau,
Comme un gardien fidèle,
Pour la nuit éternelle
Retient dans son réseau ?

En quittant votre bière,
Cherchez-vous sur la terre
Le pardon d’un mortel ?
Demandez-vous la voie
Où la prière envoie
Tous ceux qu’attend le ciel ?

Quand le doux rossignol a quitté les bocages,
Quand le ciel gris d’automne, amassant ses nuages,
Prépare le linceul que l’hiver doit jeter
Sur les champs refroidis, il est un jour austère,
Où nos coeurs, oubliant les vains soins de la terre,
Sur ceux qui ne sont plus aiment à méditer.

C’est le jour où les morts abandonnant leurs tombes,
Comme on voit s’envoler de joyeuses colombes,
S’échappent un instant de leurs froides prisons ;
En nous apparaissant, ils n’ont rien qui repousse ;
Leur aspect est rêveur et leur figure est douce,
Et leur oeil fixe et creux n’a pas de trahisons.

Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple
La foule qui pour eux implore dans le temple
La clémence du ciel, un éclair de bonheur,
Pareil au pur rayon qui brille sur l’opale,
Vient errer un instant sur leur front calme et pâle
Et dans leur coeur glacé verse un peu de chaleur.

Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes,
Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes
Et marchent tout le jour sous le regard de Dieu,
Dorment toute la nuit sous la garde des anges,
Sans que leur oeil troublé de visions étranges
Aperçoive en rêvant des abîmes de feu ;

Tous ceux dont le coeur pur n’écoute sur la terre
Que les échos du ciel, qui rendent moins amère
La douloureuse voie où l’homme doit marcher,
Et, des biens d’ici-bas reconnaissant le vide,
Déroulent leur vertu comme un tapis splendide,
Et marchent sur le mal sans jamais le toucher;

Quand les hôtes plaintifs de la cité pleurante,
Qu’en un rêve sublime entrevit le vieux Dante,
Paraissent parmi nous en ce jour solennel,
Ce n’est que pour ceux-là. Seuls ils peuvent entendre
Les secrets de la tombe. Eux seuls savent comprendre
Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.

Les cantiques sacrés du barde de Solyme,
Accompagnant de Job la tristesse sublime,
Au fond du sanctuaire éclatent en sanglots ;
Et le son de l’airain, plein de sombres alarmes,
Jette son glas funèbre et demande des larmes
Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.

Donnez donc en ce jour, où l’église pleurante,
Fait entendre pour eux une plainte touchante,
Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords,
Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme,
Une fleur à la tombe, une prière à l’âme,
Ces deux parfums du ciel qui consolent les morts.

Priez pour vos amis, priez pour votre mère,
Qui vous fit d’heureux jours dans cette vie amère,
Pour les parts de vos coeurs dormant dans les tombeaux.
Hélas ! tous ces objets de vos jeunes tendresses
Dans leur étroit cercueil n’ont plus d’autres caresses
Que les baisers du ver qui dévore leurs os.

Priez surtout pour l’âme à votre amour ravie,
Qui courant avec vous les hasards de la vie,
Pour vous de l’étemel répudia la loi.
Priez, pour que jamais son ombre vengeresse
Ne vienne crier de sa voix en détresse:
Pourquoi ne pas prier quand je souffre pour toi ?

Priez pour l’exilé, qui, loin de sa patrie,
Expira sans entendre une parole amie ;
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
Personne ne viendra donner une prière,
L’aumône d’une larme à la tombe étrangère !
Qui pense à l’inconnu qui sous la terre dort ?

Priez encor pour ceux dont les âmes blessées,
Ici-bas n’ont connu que les sombres pensées
Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil ;
Pour ceux qui, chaque soir, bénissant l’existence,
N’ont trouvé, le matin, au lieu de l’espérance,
A leurs rêves dorés qu’un horrible réveil.

Ah ! pour ces parias de la famille humaine,
Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine,
Ont monté jusqu’au bout l’échelle de douleur,
Que votre coeur touché vienne donner l’obole
D’un pieux souvenir, d’une sainte parole,
Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur.

Apportez ce tribut de prière et de larmes,
Afin qu’en ce moment terrible et plein d’alarmes,
Où de vos jours le terme enfin sera venu,
Votre nom, répété par la reconnaissance,
De ceux dont vous aurez abrégé la souÌfrance,
En arrivant là haut, ne soit pas inconnu.

Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes,
Avant de le porter aux sphères étemelles,
Le dépose un instant sur les tombeaux amis ;
Et les mourantes fleurs du sombre cimetière,
Se ranimant soudain au vent de la prière,
Versent tous leurs parfums sur les morts endormis

Octave CRÉMAZIE (1827-1879)